Le cinéma de Wang Bing
Comprendre autrement la Chine
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Bruit lancinant, poussière, gaz toxiques, terres arides, usines obsolètes, la Chine que dessinent les films de Wang Bing apparaît comme un corps meurtri. Le retour furieux de l’économie capitaliste y est sans doute pour beaucoup. Dans un premier film qui a fait de lui un documentariste incontournable du monde contemporain, le cinéaste, en 2003, consignait le long processus de démantèlement de ce qui fut autrefois un complexe industriel exemplaire. Les travailleurs de la sidérurgie, sachant qu’ils seraient bientôt jetés comme les machines désuètes auxquelles ils s’affairaient, y apparaissaient comme des figurants tragiques occupés à des tâches de plus en plus absurdes. (À l’Ouest des rails, 2003).
Nous voici donc contemplant l’envers de la Chine fantasmée par l’Occident. Cette Chine qui, dans l’imaginaire des gens d’affaires contemporains, apparaît comme un réservoir de dollars à saisir. Or, cette Chine scintillante repose sur l’usure de millions d’hommes et de femmes dont l’esprit et la créativité sont tout entier absorbés par l’élaboration de stratégies de survie. Que nous sommes loin, aussi, de la Chine rêvée par les militants maoïstes du 20e siècle!
Mais un autre film de Wang Bing montre qu’il faut se méfier des raccourcis attribuant au seul néo-libéralisme la responsabilité de ces sacrifices humains. Dans He Fengming, Chronique d’une femme chinoise (2007), une intellectuelle et ancienne journaliste dévouée au Parti relate l’effondrement de ce rêve tel qu’elle l’a vécu. Pendant trois heures, sans notes et sans hésitation, presque d’un seul souffle, Feng Ming livre le récit ahurissant des persécutions (procès, destitutions, enfermement et privations de toutes sortes) dont elle fut l’objet pendant plus de vingt ans. Son mari sera réhabilité en 1979… de manière posthume car, entre-temps, il est mort en prison. On comprend à la fin du film que cette femme, aujourd’hui très âgée, a publié ses mémoires et continue de recueillir les témoignages d’autres survivants des camps de « réhabilitation par le travail ».
Il est vrai que les médias occidentaux, surtout depuis la tenue des Jeux Olympiques en 2008, ont parfois levé le voile sur la face cachée de ce pays tant mythifié. Mais les films de Wang Bing donnent à vivre une expérience dans la durée, sans explication ou démonstration. Après À l’Ouest des rails, un film de neuf heures, et He Fengming, un témoignage de plus de trois heures, Wang Bing revient en 2008 avec Crude Oil, une autre pièce épique de quatorze heures. Crude Oil, cependant, a d’abord été conçu comme une installation. Et c’est ainsi que la Cinémathèque le présente à l’occasion de cette rétrospective. Film ou installation, l’approche de Wang Bing invite le spectateur à se laisser emporter par le flux de ces images montées sans commentaires mais grosses d’un monde qui se révèle peu à peu à travers elles.
L’argent du charbon, étonnamment court dans ce corpus, fait à peine 53 minutes. Bien qu’il se démarque des œuvres précédentes par sa durée et son montage plus rapide, ce film donne aussi à ressentir l’expérience du temps. Ici, les camionneurs qui transportent le charbon extrait des mines de Mongolie intérieure endurent de longues attentes dans une course à obstacles constamment entravée. Les tractations avec les acheteurs, revendeurs, leurs multiples intermédiaires et inspecteurs routiers se font en bordure de route. En marge du mouvement. Dans cet échange, le temps s’étire et s’enroule autour des innombrables tracasseries dont les camionneurs semblent condamnés à sortir perdants.
Enfin, il faut aussi le dire, les personnages filmés par Wang Bing ne sont pas que victimes. Ils luttent et négocient sans relâche. Certains, comme Feng Ming, prennent la parole envers et contre tout. D’autres, comme L’homme sans nom (2009), choisissent la liberté en marge du monde. Wang Bing a observé silencieusement les gestes quotidiens de cet ermite qui habite dans un trou creusé à même le sol et se nourrit de légumes qu’il arrive à faire pousser dans une terre de roches et de poussière. L’homme s’est retiré dans un terrain vague à la périphérie des villes, à l’écart de leurs convulsions. Dans son extrême dénuement, il résiste à sa manière aux engrenages qui broient des vies humaines.
Se prêter au visionnement des films de Wang Bing, c’est accepter de partager son regard (il a tenu la caméra de la presque totalité de ses films) et faire le pari de comprendre autrement le monde. La proposition attire l’attention de publics las des documentaires formatés où la connaissance n’est plus une aventure. Depuis son avènement en 2003, l’œuvre de Wang Bing s’est imposée dans la cinématographie mondiale. Elle a trouvé sa place dans les festivals internationaux et les grandes institutions cinématographiques. La visite de Wang Bing à Montréal, une initiative de la Chaire René Malo, est rendue possible grâce à une collaboration avec la Cinémathèque québécoise et le Festival du Nouveau Cinéma.
Diane Poitras
Directrice de la programation, Cinémathèque québécoise
Chaire René Malo, UQAM
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