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La vie privée de l’Histoire / The private Life of History:
Entretien avec Péter Forgács / Interview with Péter Forgács

 

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Dans le cadre des 9e Rencontres Internationales du Documentaire de Montréal, Péter Forgács était de passage à Montréal. Une fort judicieuse sélection de ses films ainsi qu’une classe de maître ont permis au public de se familiariser avec ce personnage-clé du cinéma contemporain, à mi-chemin entre le documentaire et le cinéma expérimental. La revue électronique Hors champ, qui s’intéresse depuis longtemps à la question des archives, du recyclage et de l’Histoire, a décidé de le rencontrer. L'entretien a été réalisé par André Habib le 15 novembre 2006 à la Cinémathèque québécoise.

Voir des extraits vidéos de l'entretien avec Péter Forgács.

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Le cinéaste hongrois Péter Forgács élabore une œuvre à partir d’archives familiales et de journaux intimes collectionnés depuis plus de vingt ans. Ces matériaux révèlent une multitude de récits généralement laminés par les versions officielles de l’histoire. Or, la relecture du passé que propose Forgács surgit de la rencontre entre ces perceptions contemporaines des événements et celle du cinéaste, décalée dans le temps. Ce travail de mémoire appelle donc une interrogation sur notre compréhension du monde et, nécessairement, sur notre rapport à l’image filmée.

Les auteurs de ces films d’archives apparaissent comme des témoins de leur temps. Ainsi ce capitaine de bateau qui, à l’été 1939, descendit le Danube avec, à son bord, des familles juives fuyant les Nazis pour le remonter ensuite avec, cette fois, des paysans allemands chassés de leurs terres en Bessarabie par l’arrivée imminente des Soviétiques (Exode sur le Danube). Plusieurs de ces cinéastes connaîtront un destin tragique: camps de concentration, dépossession, exil, exécution sommaire. Parmi eux, des figures héroïques émergent. Angelo Papanastassiou, par exemple, qui a filmé l’envahisseur nazi à Athènes (Angelos’ Film). Malgré le risque de peine de mort, Angelo montre des soldats italiens s’adonnant au marché noir, des escadrons d’exécution allemands circulant à vélo, des cadavres mutilés de résistants.

Mais toutes ces chroniques de la fureur du monde sont constamment ponctuées de scènes intimes, mariages, naissances, anniversaires, comme autant de remparts contre le chaos. À ces annales familiales se greffent naturellement les images qui permettront plus tard d’évoquer le passage des enfants dans la vie des parents: les premiers pas du bébé, les pitreries de l’adolescent et son éloignement lorsque appelé par l’amour, les études ou la patrie. Ces récits sont empreints de sensualité: les couples s’enlacent et s’embrassent abondamment. Les hommes – qui, toujours, tiennent la caméra – filment, encore et encore, leur fiancée ou leur jeune épouse, de préférence dans l’intimité. À la fête ou à la plage, les garçons bombent le torse, inventent des prétextes de corps à corps ludiques. On danse et on joue pour la caméra et pour la postérité. Ou seulement pour la mémoire de ces moments de grâce volés au destin. Car tous ces rêves et tous ces drames des générations lointaines, se tramant sur un arrière-plan de défilés militaires et d’invasions guerrières, révèlent le tissu vivant dans lequel s’imbriquent l’intime et le politique.

Ce rapport entre privé et public se traduit, chez Forgács, par un récit qui repose souvent sur le contrepoint. Ainsi, dans The Bartos Family, au milieu d’une séquence de voyage de noces à travers l’Europe, s’insère un plan montrant une assemblée fasciste à Rome. Par ailleurs, les conflits entre visions du monde se répercutent aussi dans certains choix structurels. C’est le cas notamment de Perro Negro: Stories From the Spanish Civil War, où le cinéaste confronte les archives d’un industriel catalan exécuté au début de la guerre d’Espagne et le journal personnel d’un jeune activiste madrilène.

Le travail de Forgács, situé à l’intersection du documentaire et de l’expérimental, se distingue aussi par une bande sonore ciselée qui soutient la force d’évocation de l’image sans pour autant l’illustrer. Cette œuvre, faite de fragments rassemblés, constitue un effort de construction de sens qui vient se déposer sur les strates de ceux qui l’ont précédé. Avec une grâce qui sait allier raison et émotion.

Diane Poitras
Revue de la cinémathèque